[Le Fil] Cela a-t-il un sens d’essayer de savoir ce que Donald Trump “pense vraiment” ?

Donald Trump est, à tout le moins, un personnage singulier. Changeant d’avis comme de chemise, il est souvent difficile à suivre. Il prétend ainsi avoir toujours été contre la (seconde) guerre en Irak, alors que personne n’a jamais trouvé de traces d’une telle opposition ; il peut déclarer que ne pas payer d’impôts “fait de [lui] quelqu’un d’intelligent1 pour, moins d’une heure après, jurer la main sur le cœur qu’il n’a jamais rien dit de tel. Et ainsi de suite.

Son comportement erratique trouble, et interpèle. Les médias américains en particulier, se sont longuement frotté la tête pour savoir comment traiter le rapport tout particulier de Donald Trump avec la vérité. Pendant la campagne, des hordes de fact checkers ont mis en évidence ses approximations et mensonges, manifestement sans grande efficacité. Mais cela a-t-il un sens de dire que Donald Trump “ment” ?

C’est tout le point de cet article (en anglais), publié le 29 septembre 2016 (avant l’élection, donc). L’argumentaire de David Roberts est le suivant : le langage a deux fonctions principales, d’un côté porter du sens, dire le monde, de l’autre servir d’outil dans nos interactions sociales. Or, d’après Roberts Donald Trump n’utilise que le second aspect du langage. Plus exactement, Donald Trump voit le monde comme un perpétuel jeu à somme nulle : si quelqu’un gagne quelque chose, c’est que quelqu’un aura forcément perdu quelque chose. Pour lui, il y a donc nécessairement des gagnants et des perdants2. Et il faut bien évidemment toujours être du côté des gagnants.

Toujours selon Roberts, Donald Trump utilise le langage comme instrument de domination, c’est-à-dire comme un outil pour essayer de toujours gagner. C’est pour cela qu’il a eu autant de procès lors de sa carrière d’entrepreneur : ne percevant pas le caractère “substantif” d’un contrat, qui lie deux (ou davantage) parties entre elles, il l’utilise pour emporter la négociation coûte que coûte – toujours avec cette obsession de ne pas être du côté des perdants. Une fois conclus, il ne se considère pas comme lié à la partie avec laquelle il vient de contracter3.

Pour toutes ces raisons, Donald Trump ne pourrait pas mentir – car le concept-même de vérité lui est étranger. Et donc, essayer d’identifier “ce qu’il pense vraiment” serait une erreur de logique, une erreur de catégorisation en l’occurrence : puisque la plupart des hommes et femmes politiques (des humains ?) ont un avis sur telle ou telle chose, Donald Trump a lui aussi un avis sur telle ou telle chose. Or, même s’il est vrai que la quasi-totalité des hommes et femmes politiques ont bien un avis sur telle ou telle chose, cela ne prouve pas que ce soit le cas de tous. Et donc, peut-être que Donald Trump n’a tout simplement pas d’avis sur telle ou telle chose.

Je dois dire que l’argumentaire est intéressant, car je partage l’idée que Donald Trump ne “ment” pas à proprement parler – ce qu’il fait est autre chose. Et l’idée qu’il utilise le langage comme seul outil de rapport de force paraît cohérente. Promettre de “mettre Hillary Clinton en prison” pendant l’un des trois débats est un moyen d’établir un rapport de force (avec Hillary Clinton pendant le débat4). Dire que le New York Times est “en faillite5 est un moyen d’établir un rapport de force (avec le New York Times, qui l’a beaucoup critiqué pendant la campagne 6). Appeler les médias tradtionnels “fake news” (ce qu’ils ne sont pas) est un moyen d’établir un rapport de force (avec les médias traditionnels7). Hurler sur le Premier Ministre australien par téléphone puis lui raccrocher au nez en apprenant l’existence d’un centre de réfugiés que les États-Unis se sont engagés à accueillir est un moyen d’établir un rapport de force (avec les décideurs australiens, Premier Ministre en tête8). Se vanter d’avoir des renseignements (classifiés) de première qualité sur Daech en les révélant aux Ministre des affaires étrangers et à l’ambassadeur russes est un moyen d’établir un rapport de force (face au Ministre des affaires étrangères et à l’ambassadeur russes9). Annuler la visite d’un site israélien classé au Patrimoine mondial de l’Humanité car les israéliens refusent que son hélicoptère s’y pose pour protéger le site (et alors qu’il existe un téléphérique pour s’y rendre) est un moyen d’établir un rapport de force (avec le gouvernement israélien 10). Et ainsi de suite.

De fait, je rejoins assez l’un des journalistes du Wall Street Journal qui déclarait en janvier (donc quelques mois après la publication de l’article que je discute ici) qu’il ne fallait pas traiter les choses fausses que dit Donald Trump comme des mensonges.

Toutefois, si l’hypothèse proposée par Roberts tient la route (et je pense que c’est le cas), cela interroge. Car Donald Trump tente d’établir des rapports de force pour tout et n’importe quoi. Pour cette raison, il a tendance, me semble-t-il, a dilapider son (bien maigre) capital politique, comme semble le suggérer la baisse continue de sa popularité dans les enquêtes d’opinion. Cela n’est certainement pas idéal pour gouverner, aussi bien nationalement qu’à l’international. Et puis, il y a la question de la prévisibilité, et du risque de manipulation : certains interlocuteurs seraient tentés de vouloir “jouer” avec ce mode de fonctionnement pour faire aller Donald Trump dans un sens qui leur est favorable.

Dans tous les cas, il ne s’agit pas de porter un jugement sur le Président des États-Unis, mais plutôt d’essayer de comprendre ce qu’il se passe. Et j’espère vous avoir convaincu que cet article que je vous propose a de très intéressantes hypothèses à proposer – et qu’il mérite d’être lu.

The question of what Donald Trump “really believes” has no answer

He does not have beliefs as such.

Source : www.vox.com/2016/9/29/13086236/trump-beliefs-category-error