[Le Fil] L’étrange interprétation de l’abstention de Jean-Luc Mélenchon

Précision préalable : cet article ne doit pas être perçu comme une prise de position en faveur ou en défaveur d’un parti, d’une idéologie ou d’un homme politique. J’ai bien conscience que cette précision est en grande partie vaine, mais au moins a-t-elle le mérite d’exister…

Au soir des législatives, marquées par une abstention record, Jean-Luc Mélenchon a déclaré que cette dernière ne donnait pas au Gouvernement “la légitimité pour perpétrer le coup d’Etat social“, c’est-à-dire la réforme de la loi du travail. “Notre peuple” dit-il, “est entré dans une forme de grève générale civique“.

Ce que je trouve étrange dans cet argument est que si La République En Marche a effectivement souffert de cette abstention, c’est en réalité le cas de tous les partis. Par exemple le Front National :

Mme Le Pen n’a été élue que par 23,99 % des inscrits et Gilbert Collard par 22,28 %.

Mais également… la France Insoumise ! Jugez plutôt :

Dans sa circonscription marseillaise, avec une abstention de 64,22 %, M. Mélenchon n’a été élu que par 19,96 % des inscrits. En Seine-Saint-Denis, où LFI a conquis sept circonscriptions sur douze, l’abstention s’est envolée : 67,78 % dans la 1re, 70,48 % dans la 2e, 70,38 % dans la 4e, 60,32 % dans la 7e, 68,57 % dans la 11e. Conséquences : Eric Coquerel a été élu par 15,52 % des inscrits, Stéphane Peu par 15,7 %, Marie-George Buffet par 16,28 %, Alexis Corbière par 21,36 %, Clémentine Autain par 17,49 %.

Dans la 6e circonscription de Paris, l’abstention (50,14 %) a été moins élevée qu’au niveau national mais elle n’a pas empêché la candidate de LFI, Danielle Simonnet, d’être battue. Dans la Somme, l’« insoumis » François Ruffin a moins souffert de l’abstention (55,46 %) et a été investi par 22,93 % des inscrits.

De fait, si on accepte l’argument selon lequel la majorité gouvernementale n’a pas la légitimité de gouverner du fait de l’abstention, le corollaire logique n’est-il pas que toutes les autres formations touchées par l’abstention sont également illégitimes, opposition incluse ?

Jean-Luc Mélenchon : la légitimité à géométrie variable

Michel Noblecourt, éditorialiste au « Monde », revient sur l’abstention, qualifiée de « grève civique » par le leader de La France insoumise.

Source : www.lemonde.fr/politique/article/2017/06/23/jean-luc-melenchon-la-legitimite-a-geometrie-variable_5149956_823448.html

[Le Fil] Une opposition morcelée à l’Assemblée Nationale est-elle mauvaise pour la démocratie ?

Suite aux dernières élections législatives, il existe sept groupes parlementaires à l’Assemblée Nationale :

  • La République En Marche : 308 députés
  • Les Républicains : 98 députés
  • Les Républicains et centristes “constructifs” : environ 50 députés
  • MoDem : 45 députés
  • Socialiste : 29 députés
  • La France Insoumise : 16 députés
  • Communistes : 11 députés communistes et 4 députés ultra-marins

Un huitième groupe situé à l’interface du Parti Socialiste et de La République En Marche pourrait également voir le jour, le Parti Socialiste étant divisé sur l’attitude à adopter face au Gouvernement.

Le fait de disposer d’un groupe à l’Assemblée Nationale permet d’avoir davantage de moyens et davantage de temps de parole. Dit autrement, lorsqu’un parti parvient à constituer un groupe, il peut davantage peser au sein de l’hémicycle.

Il faut quinze députés pour disposer d’un groupe. N’en n’ayant que huit, le Front National n’a par exemple pas été en capacité d’en créer un.

Quoi qu’il en soit, un tel nombre de groupes parlementaires est inédit sous la Cinquième République. Et dans la mesure où les groupes LREM, MoDem et Républicains et centristes constructifs peuvent être considérés comme appartenant à la majorité, est-ce que la dispersion ne risque pas de poser un problème de vitalité démocratique ?

Voici ce qu’en dit Olivier Rozenberg, Professeur associé en sciences politiques à Sciences-Po dans une interview au Monde :

L’opposition a un droit à la parole important qui lui permet de critiquer le gouvernement et de dire autre chose que la « vérité officielle » du pouvoir. Des points de vue, des forces et des personnalités différentes vont pouvoir s’exprimer. Par ailleurs, plus il y a de groupes d’opposition, plus il y a d’énergie et de stratégies possibles pour déposer des amendements, des questions de procédure…

La réforme constitutionnelle de 2008 a facilité la demande de création de commission d’enquête et de mission d’information par l’opposition. Avec beaucoup de groupes, celles-ci vont se multiplier et donc les activités de contrôle vont être plus importantes. On peut imaginer, par exemple, une commission d’enquête sollicitée par La France insoumise sur les conséquences de la loi El Khomri. On a vu avec la commission sur l’affaire Cahuzac que celles-ci pouvaient être très médiatisées. Cela va gêner le pouvoir. Voilà les germes pour un Parlement où il peut se passer des choses, qui peut contrôler l’action du gouvernement et mener la controverse. A condition que les élus s’y investissent.

Mais il est également possible que le morcellement à l’Assemblée pose des difficultés :

A l’inverse, l’opposition peut perdre de la puissance de certaines de ses prérogatives en étant divisée. Une journée par mois, l’un des groupes non majoritaires décide de l’ordre du jour. Avec six groupes minoritaires et d’opposition, ce rendez-vous reviendra donc moins fréquemment pour chacun. De même, les places pour l’opposition en commission mixte paritaire (qui tranche en cas de désaccord entre l’Assemblée et le Sénat) seront moins nombreuses et donc certains groupes seront privés de parole lors de ces arbitrages importants.

Au final, j’ai le sentiment que les deux hypothèses proposées par le chercheur sont toutes les deux possibles. Il faudra donc voir pour trancher dans un sens ou dans l’autre. Et je trouve à cet égard que le titre de l’article du Monde est trompeur, puisque l’avis émis par le chercheur interviewé est plus nuancé que suggéré dans le titre.

« La division de l’Assemblée nationale est plutôt un signe de vitalité démocratique »

Pour le politologue Olivier Rozenberg, plus il y a de groupes d’opposition à l’Assemblée, plus le contrôle du gouvernement peut s’opérer.

Source : www.lemonde.fr/politique/article/2017/06/23/la-division-de-l-assemblee-nationale-est-plutot-un-signe-de-vitalite-democratique_5149924_823448.html