[Le Fil] Lutter contre les fake news grâce à une presse plus solide économiquement ?

Aux États-Unis, une alliance de 2000 journaux régionaux et nationaux fait pression sur Google et Facebook pour récupérer une partie de la manne publicitaire que ces deux entreprises captent du fait de leur position dominante sur Internet.

Dans l’argumentaire de cette alliance, on trouve notamment ceci :

« Ces règles ont fait de l’information une marchandise et permis la montée des fausses informations [“fake news”], qu’il est souvent difficile de différencier des informations vérifiées », regrette l’Alliance.

Première remarque : puisque l’argumentaire n’est pas “scientifique” mais a pour but de défendre des intérêts (ceux des médias membres de l’alliance), il faut être prudent sur les arguments utilisés. L’alliance, comme toute organisation qui défend des intérêts spécifiques, a en effet intérêt à choisir les arguments qui semblent aller dans son sens, en oubliant ceux qui pourraient “contredire” ses objectifs. En d’autres termes : le but de cet argumentaire n’est pas la recherche de la vérité, mais l’obtention d’une rente1. Attention toutefois, avoir fait cette précision ne disqualifie pas en soi l’argumentaire – ce serait un sophisme.

Surtout, je me demande si de base l’argument selon lequel une presse plus solide économiquement permettrait de lutter contre les fake news a vraiment un sens. J’entends que les fake news aient pris une importance particulière depuis environ un an, mais 1) le phénomène est-il vraiment récent ? 2) est-ce que le problème avec les fake news est vraiment à chercher du côté d’une presse en crise ?

Sur la première remarque, il me semble que les rumeurs ont toujours plus ou moins circulé dans certains “médias”. Ce qui a pu être écrit sur les juifs ou sur les communistes à certains moments de l’Histoire en témoigne. Pour le dire autrement, je ne suis pas certain que le phénomène des fake news soit si récent. Peut-être que la nouveauté est davantage dans la prise de conscience de l’importance politique et quantitative des fake news – je n’en sais rien, c’est seulement une piste/idée.

Sur la deuxième remarque, l’argument cité plus haut ne dit rien sur l’efficacité d’entreprises de presse plus solides pour lutter contre les fake news. Le problème est a minima celui de la différenciation des informations “légitimes” des fake news – un point sur lequel Facebook a commencé à travailler. Mais je ne serais pas surpris que la diffusion et l’attrait des fake news soient causés par des mécanismes plus complexes qu’une mauvaise différenciation du contenu.

D’ailleurs, qu’est-ce exactement qu’une fake news ? Ce terme est utilisé à tort et à travers depuis un an, et j’ai l’impression que c’est comme “néolibéralisme” : tout le monde y met la définition qui l’arrange… Car entre des sites ultra-orientés comme Fdesouche ou Breitbart, des sites qui diffusent de fausses informations pour des motifs publicitaires, ou encore des sites ou chaînes orientés mais qui restent dans le journalisme comme Fox News, il y a plutôt, me semble-t-il, un continuum qu’une barrière nette entre ce qui relève d’une fake news et ce qui relève d’une information “légitime”. La question de savoir si un article bourré de sophismes, de paralogismes ou d’informations fausses pourtant publié dans un média fiable n’est pas aussi une forme de fake news peut également se poser.

Cette dernière remarque est un peu latérale, mais sur le début de l’argument (“Ces règles ont fait de l’information une marchandise“), les informations sont une marchandise dès lors qu’elles sont payantes, que ce soit par le biais d’un abonnement ou par le biais d’annonceurs. Acheter un journal ne datant pas d’hier, ça n’est pas non plus depuis hier que les informations sont des marchandises…

Pour conclure, mon sentiment est que cet argument des fake news utilisé par l’alliance est un moyen pour elle de se raccrocher à un phénomène choquant et très discuté, à la limite du name dropping (on place “fake news” pour pouvoir placer “fake news“). Mais avec ce qui est dit ici, j’ai un peu du mal à en saisir la pertinence. Cela dit, s’il y a des connaisseurs qui veulent contre-argumenter, les commentaires sont là pour ça !

La presse américaine veut faire payer Google et Facebook

Une alliance regroupant 2 000 journaux demande une répartition plus équitable des revenus publicitaires en ligne, phagocytés par les deux géants de la Silicon Valley.

Source : www.lemonde.fr/actualite-medias/article/2017/07/11/la-presse-americaine-veut-faire-payer-google-et-facebook_5158769_3236.html

[Le Fil] L’étrange interprétation de l’abstention de Jean-Luc Mélenchon

Précision préalable : cet article ne doit pas être perçu comme une prise de position en faveur ou en défaveur d’un parti, d’une idéologie ou d’un homme politique. J’ai bien conscience que cette précision est en grande partie vaine, mais au moins a-t-elle le mérite d’exister…

Au soir des législatives, marquées par une abstention record, Jean-Luc Mélenchon a déclaré que cette dernière ne donnait pas au Gouvernement “la légitimité pour perpétrer le coup d’Etat social“, c’est-à-dire la réforme de la loi du travail. “Notre peuple” dit-il, “est entré dans une forme de grève générale civique“.

Ce que je trouve étrange dans cet argument est que si La République En Marche a effectivement souffert de cette abstention, c’est en réalité le cas de tous les partis. Par exemple le Front National :

Mme Le Pen n’a été élue que par 23,99 % des inscrits et Gilbert Collard par 22,28 %.

Mais également… la France Insoumise ! Jugez plutôt :

Dans sa circonscription marseillaise, avec une abstention de 64,22 %, M. Mélenchon n’a été élu que par 19,96 % des inscrits. En Seine-Saint-Denis, où LFI a conquis sept circonscriptions sur douze, l’abstention s’est envolée : 67,78 % dans la 1re, 70,48 % dans la 2e, 70,38 % dans la 4e, 60,32 % dans la 7e, 68,57 % dans la 11e. Conséquences : Eric Coquerel a été élu par 15,52 % des inscrits, Stéphane Peu par 15,7 %, Marie-George Buffet par 16,28 %, Alexis Corbière par 21,36 %, Clémentine Autain par 17,49 %.

Dans la 6e circonscription de Paris, l’abstention (50,14 %) a été moins élevée qu’au niveau national mais elle n’a pas empêché la candidate de LFI, Danielle Simonnet, d’être battue. Dans la Somme, l’« insoumis » François Ruffin a moins souffert de l’abstention (55,46 %) et a été investi par 22,93 % des inscrits.

De fait, si on accepte l’argument selon lequel la majorité gouvernementale n’a pas la légitimité de gouverner du fait de l’abstention, le corollaire logique n’est-il pas que toutes les autres formations touchées par l’abstention sont également illégitimes, opposition incluse ?

Jean-Luc Mélenchon : la légitimité à géométrie variable

Michel Noblecourt, éditorialiste au « Monde », revient sur l’abstention, qualifiée de « grève civique » par le leader de La France insoumise.

Source : www.lemonde.fr/politique/article/2017/06/23/jean-luc-melenchon-la-legitimite-a-geometrie-variable_5149956_823448.html

[Le Fil] Une opposition morcelée à l’Assemblée Nationale est-elle mauvaise pour la démocratie ?

Suite aux dernières élections législatives, il existe sept groupes parlementaires à l’Assemblée Nationale :

  • La République En Marche : 308 députés
  • Les Républicains : 98 députés
  • Les Républicains et centristes “constructifs” : environ 50 députés
  • MoDem : 45 députés
  • Socialiste : 29 députés
  • La France Insoumise : 16 députés
  • Communistes : 11 députés communistes et 4 députés ultra-marins

Un huitième groupe situé à l’interface du Parti Socialiste et de La République En Marche pourrait également voir le jour, le Parti Socialiste étant divisé sur l’attitude à adopter face au Gouvernement.

Le fait de disposer d’un groupe à l’Assemblée Nationale permet d’avoir davantage de moyens et davantage de temps de parole. Dit autrement, lorsqu’un parti parvient à constituer un groupe, il peut davantage peser au sein de l’hémicycle.

Il faut quinze députés pour disposer d’un groupe. N’en n’ayant que huit, le Front National n’a par exemple pas été en capacité d’en créer un.

Quoi qu’il en soit, un tel nombre de groupes parlementaires est inédit sous la Cinquième République. Et dans la mesure où les groupes LREM, MoDem et Républicains et centristes constructifs peuvent être considérés comme appartenant à la majorité, est-ce que la dispersion ne risque pas de poser un problème de vitalité démocratique ?

Voici ce qu’en dit Olivier Rozenberg, Professeur associé en sciences politiques à Sciences-Po dans une interview au Monde :

L’opposition a un droit à la parole important qui lui permet de critiquer le gouvernement et de dire autre chose que la « vérité officielle » du pouvoir. Des points de vue, des forces et des personnalités différentes vont pouvoir s’exprimer. Par ailleurs, plus il y a de groupes d’opposition, plus il y a d’énergie et de stratégies possibles pour déposer des amendements, des questions de procédure…

La réforme constitutionnelle de 2008 a facilité la demande de création de commission d’enquête et de mission d’information par l’opposition. Avec beaucoup de groupes, celles-ci vont se multiplier et donc les activités de contrôle vont être plus importantes. On peut imaginer, par exemple, une commission d’enquête sollicitée par La France insoumise sur les conséquences de la loi El Khomri. On a vu avec la commission sur l’affaire Cahuzac que celles-ci pouvaient être très médiatisées. Cela va gêner le pouvoir. Voilà les germes pour un Parlement où il peut se passer des choses, qui peut contrôler l’action du gouvernement et mener la controverse. A condition que les élus s’y investissent.

Mais il est également possible que le morcellement à l’Assemblée pose des difficultés :

A l’inverse, l’opposition peut perdre de la puissance de certaines de ses prérogatives en étant divisée. Une journée par mois, l’un des groupes non majoritaires décide de l’ordre du jour. Avec six groupes minoritaires et d’opposition, ce rendez-vous reviendra donc moins fréquemment pour chacun. De même, les places pour l’opposition en commission mixte paritaire (qui tranche en cas de désaccord entre l’Assemblée et le Sénat) seront moins nombreuses et donc certains groupes seront privés de parole lors de ces arbitrages importants.

Au final, j’ai le sentiment que les deux hypothèses proposées par le chercheur sont toutes les deux possibles. Il faudra donc voir pour trancher dans un sens ou dans l’autre. Et je trouve à cet égard que le titre de l’article du Monde est trompeur, puisque l’avis émis par le chercheur interviewé est plus nuancé que suggéré dans le titre.

« La division de l’Assemblée nationale est plutôt un signe de vitalité démocratique »

Pour le politologue Olivier Rozenberg, plus il y a de groupes d’opposition à l’Assemblée, plus le contrôle du gouvernement peut s’opérer.

Source : www.lemonde.fr/politique/article/2017/06/23/la-division-de-l-assemblee-nationale-est-plutot-un-signe-de-vitalite-democratique_5149924_823448.html

[Le Fil] Quelle est la provenance politique des députés La République En Marche ?

Certains, pendant la campagne des législatives, ont déclaré que les candidatures présentées par La République En Marche (LREM) aux législatives étaient une “opération de recyclage du PS en déshérence” (source). Sous-entendu : LREM aurait investi des socialistes en lieu et place du Parti Socialiste lui-même.

Maintenant que l’élection a eu lieu, qu’en est-il exactement ?

Laurent de Boissieu a compilé un certain nombre de données pour répondre à cette question, et plusieurs observations sont à noter :

  1. le Parti Socialiste est effectivement l’ex-affiliation reliée à un parti pré-existant la plus fréquente. Mais…
  2. ces anciens du Parti Socialiste représentent seulement un quart des députés LREM

Le point le plus intéressant est que le plus gros contingent des députés LREM provient… d’aucun parti pré-existant, ni PS, ni LR ou autre : ils sont sans étiquette. Je ne suis pas certain qu’une formation politique quelle qu’elle soit ait envoyé autant de députés “sans étiquettes” à l’Assemblée Nationale lors d’une seule élection législative au cours de la Cinquième République2.

Je serais également assez peu étonné de retrouver dans ces députés sans étiquette des personnes issues de la société civile, comme Cédric Villani ou d’autres (cela reste à confirmer par des données)

On note enfin que la droite est sous-représentée parmi les députés LREM. Mais c’est assez logique : les manœuvres au centre-droit ont débuté après l’élection présidentielle (par la nomination d’un Premier ministre et de deux ministres de droite), et les instances du parti Les Républicains ont fait campagne contre LREM pendant les législatives. Cependant, la création d’un groupe de centre-droit des députés dits “constructifs” d’une quarantaine de membres rééquilibre la majorité présidentielle vers la droite, ce groupe se disant prêt à voter la confiance au gouvernement.

L’origine politique des députés La République en Marche

Au total, 347 candidats investis par La République en Marche ont été élus députés (dont 52 MoDem). Voici leur origine politique:

Source : www.ipolitique.fr/archive/2017/06/20/groupe-la-republique-en-marche-assemblee-nationale.html

[Le Fil] Petite histoire du macronisme

Le “macronisme” (je n’aime pas ce genre de terme, mais soit) ne date vraisemblablement pas d’Emmanuel Macron. D’autres avant lui ont tenté d’occuper le vaste espace central autour de l’électeur médian, parfois avec succès, parfois sans.

Une très intéressante rétrospective historique, par l’un de mes collègues du BETA.

Le macronisme avant Macron

Macron tente d’établir un centre parlementaire, une expérience inhabituelle sous la Vᵉ République, mais connue depuis Cicéron jusqu’à la IIIᵉ République, en passant par Machiavel et Bonaparte.

Source : theconversation.com/le-macronisme-avant-macron-79502

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