[Grand Format] Oui, Trump a bien réussi à convaincre la classe populaireTemps de lecture ≈ 6 min.

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Certains disent que non, Trump n’a pas réussi à convaincre une partie de la classe populaire qui avait soutenu Obama en 2008 et 2012. Il n’y a pourtant rien de plus faux.

Antoine Belgodere (qui est maître de conférences en économie à l’Université de Corse) sur Optimum, à propos de l’élection de Trump aux États-Unis et du système électoral présidentiel américain (c’est moi qui souligne) :

Les démocrates sont concentrés dans un petit nombre d’états dans lesquels ils sont nettement majoritaires. Or, être nettement majoritaire au sein d’un État ne sert à rien. […] Mieux vaut, dans ce système, être légèrement majoritaire dans une majorité d’états que d’être nettement majoritaire dans une minorité d’états.

Le propos de ce billet n’est pas de s’attarder sur les avantages et les inconvénients d’un tel système électoral. Je me contenterai de dire que ses inconvénients sautent aux yeux. A contrario, […] un argument [de John Cochrane] favorable à ce système : dans un État fédéral, il est préférable d’éviter que le pouvoir soit confié à un camp n’étant majoritaire que dans une minorité d’états. […] Le jour où les électeurs Européens éliront le président de la commission au suffrage universel, il y a fort à parier qu’ils le feront selon un système de grands électeurs, pour éviter, par exemple, que ne soit élu un candidat minoritaire dans tous les pays sauf en Allemagne où il remporterait 80% des suffrages (imaginez l’ambiance…)

Le propos de ce billet est de mettre en garde contre la tentation que l’on aurait de penser que si la règle électorale avait été différente, alors Hillary Clinton aurait emporté l’élection. En effet, si la règle avait été différente, alors la campagne elle-même aurait été différente. […] En matière de politique, […] on joue en fonction de la règle.

Lorsque […] le système électoral est celui des grands électeurs, alors ce n’est plus l’électeur médian qu’il faut draguer, mais l’électeur médian… de l’État médian. Pour se choisir un style et un discours de campagne efficaces (en termes de probabilités d’être élu), les électeurs californiens et texans n’ont strictement aucun intérêt. Les premiers voteront démocrate, les seconds républicain. Seuls comptent les états susceptibles d’hésiter entre les deux candidats. Les fameux ‘swing states’. Il se trouve que nombre de ces swing states sont situés dans la rust belt, c’est à dire dans ce nord-est qui a subi de plein fouet la désindustrialisation : notamment le Michigan, l’Ohio, la Pennsylvanie, le Wisconsin. Donald Trump a remporté ces États.

Il n’a pas “cartonné” dans ces états, qui font partie de ceux qu’il a remporté avec les scores les plus serrés. Mais il a réussi à toucher leurs électeurs médians. Et il n’est guère douteux que les électeurs médians de ces états là sont assez différents de l’électeur médian américain. Plus en révolte contre la classe politique traditionnelle, plus hostiles à la mondialisation et aux traités de libre échange, plus sensibles à l’intérêt que pourraient avoir pour eux une politique de grands travaux. Étant donnée la règle du jeu de cette élection, la bonne stratégie consistait à séduire ces électeurs là, et pas les autres. Trump a perdu la Californie de 2’500’000 voix, et a gagné le Michigan (et ses 16 grands électeurs) de 13’000. Si ses outrances anti-système lui ont fait perdre 1’000’000 voix en Californie et lui en ont fait gagné 20’000 dans le Michigan, alors elles ont été une mauvaise stratégie pour gagner le vote populaire, mais une bonne stratégie pour remporter l’élection, ce qui était son but.

Sur l’interprétation du vote :

Suite aux commentaires spontanés des journalistes sur la victoire du candidat des laissés pour compte, de nombreux commentateurs ont souligné que Trump avait, en fait, réalisé de meilleurs scores chez les riches que chez les pauvres. Mais ce contre-argument n’est pas convaincant, car il raisonne sur la moyenne au lieu de raisonner à la marge. Bien entendu, l’électorat démocrate est plus populaire que l’électorat républicain. Mais c’est probablement en séduisant, dans la rust belt en particulier, quelques centaines de milliers de laissés pour compte de plus que s’il avait tenu un discours plus mainstream qu’il a emporté l’élection.

Voici l’exemple d’un tweet que j’ai vu passer ce matin, défendant l’idée que la victoire de Trump ne serait pas due à la classe populaire :

Lien direct vers le tweet

Sauf que je souscris complètement à l’interprétation d’Antoine : la question n’est pas de savoir qui a voté majoritairement pour lui, la question est de savoir combien d’électeurs de la classe populaire en plus et dans les swing states il a réussi à mobiliser en sa faveur.

Comme le montre la carte ci-dessous de l’Ohio, Trump a été particulièrement bon dans cet exercice : il a réussi à retourner bon nombre de comtés ayant voté Obama en 2008 et 2012 (notamment les comtés en rouge clair). Cela s’observe même dans certains comtés ayant majoritairement voté pour Hillary Clinton mais dans une proportion moindre qu’en 2012 pour Obama (les comtés en bleu).

Source : Cleveland.com
Source : Cleveland.com

Lien direct vers la carte interactive

À mon sens, cela accrédite donc très largement l’argument d’Antoine – et fragilise en outre l’argument selon lequel le vote Trump serait un vote raciste. Sans dire que certains aficionados du Klu Klux Klan et autres organisations du même acabit n’aient pas trouvé dans Trump un héraut, la question est manifestement plus compliqué que dire que les États-Unis sont soudainement devenu un pays raciste (de la même façon que le Royaume-Uni n’est pas soudainement devenu xénophobe après le Brexit).

Sur ce que fera Trump maintenant élu :

Maintenant qu’il est élu, il sera, comme tous les présidents, sensible aux sondages d’opinion. Or ceux-ci ne sont pas exprimés selon le système des grands électeurs, mais selon le système du vote populaire (“x% d’américains se disent satisfaits de l’action du président”). Il y a fort à parier que, pour ne pas trop être challengé par l’opinion publique, il va tenter de faire évoluer son positionnement de celui de l’électeur médian de l’Ohio vers celui de l’électeur médian des USA. Une heure de discussion avec Barack Obama l’a déjà conduit à renoncer à abroger l’Obamacare.

À ce propos, les authentiques racistes qui ont vu en Trump un champion de leur cause risquent d’être déçus.

Dans tous les cas, je ne peux que chaudement vous encourager à lire l’article complet d’Antoine : Trump, le vote populaire et le (bon) électeur médian. C’est jusqu’à maintenant l’une des analyses les plus pertinentes que j’ai lu sur cette élection – et je remarque qu’elle ne provient pas d’un média traditionnel…

PS : c’est par le biais d’un tweet de Benjamin Monnery (doctorant en économie à Lyon) que j’ai découvert cet article.

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