Après le journaliste, l’économiste “hétérodoxe” s’indigne à son tourTemps de lecture ≈ 11 min.

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Après le journaliste, voici l’économiste hétérodoxe qui esquisse une réponse à l’ouvrage de Cahuc et Zylberberg (dont ma lecture avance). C’est André Orléan qui s’y colle, dans AlterEcoPlus. Suis-je cette fois davantage convaincu par les critiques avancées ? Réponse dans cet article un peu plus long que la normale (je préfère prévenir !).

André Orléan
André Orléan

Pour raisonner sereinement, commençons par un argument d’autorité

Notons que [l’épistémologie est un] sujet hautement technique, qui demande un bagage scientifique conséquent.

Vous le sentez arriver, le bel argument d’autorité ? N’en jetez plus, le voici !

Pour le dire simplement, ils n’y connaissent rien.

Alors que M. Orléan, lui, il sait ! Peut-être car c’est écrit dans les étoiles ? En tout cas pas sur son CV, où ses domaines de recherche sont, je cite, “monnaie, finance, économie des conventions, économie cognitive”. Aucune trace d’épistémologie ou de philosophie des sciences.

La réfutation géniale qui n’en n’est pas une

Un peu plus tôt :

Nous sommes face à un livre qui contient sa propre réfutation !

L’argument est le suivant : l’ouvrage de Cahuc et Zylberberg dit que l’économie est devenue une science expérimentale, or il n’est pas issu d’une publication scientifique revue par les pairs, donc l’argument selon lequel l’économie est devenu une science expérimentale n’est pas valide.

Sauf que deux choses :

  • Le négationnisme économique n’est pas un ouvrage scientifique ! Vu le CV de ses deux auteurs, je pense qu’ils sont chacun en capacité de distinguer ce qui relève de l’essai de la publication scientifique – et clairement, Le négationnisme économique n’est pas une publication scientifique…
  • rechercher “experimental economics” donne… 56.000 résultats sur Google Scholar. J’ai juste envie de répondre “LOL” – mais je suis un garçon bien élevé, alors je vais éviter.

Dire que l’ouvrage est incohérent car il ne démontre pas que la science économique est devenue une science expérimentale me paraît assez peu convaincant. Comme l’a brillamment écrit Joan Robinson à un marxiste, j’ai envie de répondre “naturellement – que pourrait-il être d’autre ?“.

Car outre les résultats de Google Scholar qui, d’après moi, parlent d’eux-mêmes, il suffit d’assister régulièrement à des séminaires et autres conférences en économie pour se convaincre que oui, l’économie est devenue pour partie une science expérimentale. Mais peut-être André Orléan a-t-il des obligations en même temps que les séminaires (pourtant nombreux) de la Paris School of Economics à laquelle il est rattaché ?

Faire soi-même l’erreur que l’on croît déceler chez son adversaire

Je suis cependant mauvaise langue, car il a tout de même fait quelques calculs :

Pour évaluer l’impact de cette nouvelle méthodologie en économie, j’ai consulté le journal de l’American Economic Association qui est, aux dires mêmes de nos auteurs, « au cœur de la production de la connaissance la plus orthodoxe qui soit ». Faute de temps, je me suis limité aux 187 articles de l’année 2013. Le résultat est sans appel : sur les 187 articles publiés au cours de cette année, j’en ai compté au plus 7 pouvant être considérés comme utilisant – ou étant en lien – avec l’expérimentation aléatoire, soit 4%. Il est clair que cette méthode est loin d’avoir révolutionné la discipline.

Un peu plus haut, Orléan prend des paragraphes entiers pour nous expliquer à quel point la taille de l’échantillon importe lorsque l’on souhaite tirer des conclusions sur l’existence d’un phénomène : si une personne guérit après avoir pris un médicament, comment être sûr que c’est vraiment l’effet du médicament ? Par contre, si mille personnes guérissent après avoir pris un médicament, peut-être que c’est effectivement lié à la prise du médicament.

Or, avec sa petite recherche bibliographique il tombe lui-même dans un très fâcheux problème d’échantillonnage :

  • pourquoi seulement l’American Economic Review, alors qu’il existe des revues comme, je ne sais pas moi, Experimental Economics, Games and Economic Behavior ou encore le Journal of Economic Behavior and Organization qui pourraient (notez l’usage du conditionnel) contenir davantage de travaux expérimentaux – et qui sont par ailleurs de très bonnes revues ?
  • pourquoi seulement 2013 ? Qu’est-ce qui nous dit qu’en 2013 il n’y aurait pas eu, pour des raisons totalement aléatoires, moins (ou plus, d’ailleurs) de publications mettant en œuvre des expériences naturelles dans l’American Economic Review ?
  • (en outre, j’aimerais savoir quels termes exact il a recherché, et dans quelle base de donnée bibliographique. Reproductibilité scientifique élémentaire quoi !)

J’entends bien l’argument du manque de temps – même si je ne peux pas m’empêcher de penser qu’en écrivant une tribune plus courte, il aurait pu passer plus de temps sur cette recherche bibliographique et avoir des conclusions un peu plus solides, mais soit.

Toutefois, prétendre sur une exploration de la littérature aussi limitée que “[la] méthode [expérimentale] est loin d’avoir révolutionné la discipline“, n’est-ce pas un peu contradictoire pour quelqu’un qui reprochait en début de texte à Cahuc et Zylberberg de parler d’épistémologie alors qu’ils “n’y [connaissent] rien” ? N’est-ce pas un cas où l’on ne s’applique pas à soi-même ce que l’on exige chez les autres ? Avant que l’on me tombe dessus pour cette remarque, notez que je pose naïvement la question !

Cela dit, j’ai généralisé à peu de frais sa recherche pour faire sauter une partie de ces problèmes d’échantillonnage : si l’on cherche “natural experiment economics” dans Google Scholar, on a 60.000 références qui sortent. Je crois que cela suggère vraiment que la méthode expérimentale n’a aucune influence sur la discipline !

L’argument d’autorité – oui, encore !

L’un des principes de base de la zététique, qui est “l’art du doute“, est de ne jamais attaquer les personnes, mais uniquement les arguments. Pourtant, André Orléan, comme beaucoup de ces économistes qui se présentent comme “critiques” (donc maîtres dans l’art du doute ?), se vautre littéralement dedans. Voyez plutôt :

Sur 15 articles publiés depuis 2002, Pierre Cahuc n’a jamais utilisé la méthode expérimentale. Selon ses propres critères, il est un négationniste !

Vous le sentez, là aussi, le bon gros argument d’autorité ? Car en gros, le raisonnement derrière est le suivant : Pierre Cahuc n’a pas utilisé lui-même la méthode expérimentale, cela jette donc un doute sur sa légitimité à dire qu’elle est devenue centrale dans la science économique récente.

Faisons un pas de côté, et allons voir ce que font les chercheurs en physique (une science que je cite régulièrement pour la simple et bonne raison qu’elle me fascine). Récemment, deux découvertes expérimentales majeures ont fait la une des médias :

  • En physique des particules (la “physique de l’infiniment petit“), le boson de Higgs a été observé au LHC en 2012 (avec une marge d’erreur de 0,00006 %)
  • Plus récemment, en relativité générale (la “physique de l’infiniment grand“), l’interféromètre géant LIGO a détecté des ondes gravitationnelles fin 2015 (avec la même marge d’erreur que pour le boson de Higgs)

Or, ces deux observations expérimentales n’ont pas été faites en aveugle. L’existence du boson de Higgs a été prédite en 1964 par Higgs et d’autres physiciens – de purs théoriciens. L’existence des ondes gravitationnelles a été prédite en 1916 par Albert Einstein, peut-être le plus grand théoricien de tous les temps.

Pour le dire autrement : une science n’est expérimentale que si elle a, en amont, des théories à tester. Le fait que Pierre Cahuc soit plutôt un théoricien ne permet donc pas de dire qu’il soit incompétent sur les expériences naturelles. Et le fait que l’expérimentation soit aujourd’hui aussi largement répandue en économie laisse supposer que tous les chercheurs “mainstream” (dont Pierre Cahuc) savent tout de même de quoi il en retourne.

Si vous pensez que je me fais un délire dans mon coin, prenez l’exemple de Kip Thorne : il est l’un théoricien des trous noirs les plus mondialement reconnu, mais cela ne l’a pas empêché de participer à l’élaboration de LIGO, l’interféromètre qui a détecté les ondes gravitationnelles…

L’argument utilisé par Orléan me semble vraiment très faible – d’autant que Cahuc et Zylberberg ne disent pas que le non-recours à l’expérimentation fait d’un chercheur un négationniste. Ils disent (vous allez voir, c’est un peu plus subtil) : prétendre réfuter des résultats issus d’expérimentations et passés par le filtre de l’évaluation par les pairs avec des arguments qui ne sont ni basés sur d’autres expérimentations, ni évalués par les pairs, est un négationnisme scientifique.

Certains, sur Twitter, trouvent que Cahuc et Zylberberg font appel à une philosophie des sciences “dont la naïveté et la pauvreté sont confondantes” (je cite hein…). Je ne suis pas moi-même philosophe des sciences (chacun sa spécialité), mais en tant que “praticien” (entendez par là, chercheur qui utilise les outils de la science économique au quotidien), je trouve leur argument loin d’être idiot.

Un débat avec un hétérodoxe ? Si seulement…

Jusqu’ici, j’ai plutôt été peu d’accord avec ce qu’avance Orléan. Toutefois, il y a au moins un point sur lequel nous convergeons :

Nous [les hétérodoxes] sommes également pour l’évaluation par les pairs. Mais la question est celle de savoir qui sont nos pairs.

Effectivement, le fait est que les hétérodoxes ne se mêlent quasiment jamais à ceux qu’ils qualifient d'”orthodoxes” (au moins en France). Je trouve cela assez triste, car j’aimerais bien, un jour, pouvoir débattre pour de vrai avec un hétérodoxe. Mais ils refusent le débat direct. Par exemple sur France Culture, personne n’a voulu porter la contradiction à Pierre Cahuc ! Et c’est à mon avis loin d’être anecdotique…

Pour ma part, je ne pense pas qu’il existe la moindre “orthodoxie” en économie. Il existe une science normale (au sens de Kuhn), qui évolue au gré des innovations méthodologiques, techniques et conceptuelles. Pour le dire autrement, le “consensus scientifique” est quelque chose de mouvant, qui se transforme constamment avec l’état le plus avancé des connaissances – c’est pour cela que le figer dans le terme un peu trop définitif d'”‘orthodoxe” est à mon avis une simplification excessive. (Sans compter que la référence à la religion est à mon sens très malvenue.)

Par contre oui, je pense qu’il existe une petite minorité d’économistes qui décident de faire leur soupe dans leur coin, sans vouloir rendre de comptes au reste de leurs collègues – alors qu’eux-mêmes leur en demandent sans cesse… Mais en créant une association scientifique indépendante (l’Association Française d’Économie Politique – AFEP), en ne participant que très peu au congrès annuel organisé par l’Association Française de Sciences Économiques, en tentant un véritable coup d’État avec la création d’une nouvelle section CNU (j’expliquerai de quoi il s’agit dans un futur article), ne se mettent-ils pas eux-mêmes en marge de la discipline – pour ensuite reprocher à leurs collègues de ne pas les écouter ? Admettons, a minima, que c’est fort pratique pour alimenter l’histoire du “David contre Goliath” dans les médias, qu’ils créent finalement eux-mêmes…

Alors je pose la question très simplement : qui, dans l’histoire, met véritablement fin au débat en sciences économiques ? Sont-ce ceux qui veulent débattre, comme moi, mais à qui on refuse d’adresser la parole car ils seraient, je cite Frédéric Lordon, “des vendus [au camp des dominants]” (merci de me l’apprendre) ? Je vous laisse seuls juges. Et je constate seulement que je n’ai, à ce jour, jamais réussi à débattre dans des conditions respectueuses avec un hétérodoxe (mais je reconnais que c’est peut-être aussi de ma faute).

Le mot de la fin

Comme vous l’avez certainement compris, je suis au final assez peu convaincu par les contre-arguments déployés par André Orléan. Pour un article très sobrement intitulé “Quand Messieurs Cahuc et Zylberberg découvrent la science“, je trouve que ça en manque un peu, de science, justement. À la place, il y a surtout (et assez tristement) une bonne dose de mauvaise foi, comme s’il s’agissait avant tout d’une opération de communication plutôt que d’un débat d’idées. C’est au fond un peu dommage, car l’ouvrage de Cahuc et Zylberberg pose à mon sens de vraies questions, comme celle du statut exact de l’expérimentation en économique. Cette question mériterait d’être approfondie – mais pas avec de telles caricatures.

En attendant, si ce débat vous intéresse, je ne peux que vous conseiller de lire vous-même l’ouvrage. Comme je l’ai précisé en introduction, je n’ai pas encore achevé sa lecture, mais il est clair et facile à lire. Et je ne crois pas qu’il soit très long non plus (ma version étant numérique, il n’est pas toujours évident de facilement estimer la longueur des ouvrages).

Merci à Julien d’avoir porté à ma connaissance cette tribune.

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12 réponses sur “Après le journaliste, l’économiste “hétérodoxe” s’indigne à son tourTemps de lecture ≈ 11 min.

  1. Concernant les questions d’orthodoxie/hétérodoxie/mainstream, je ne peux que te conseiller – comme à tous ceux que cela intéresse – le papier de Colander, Holt et Rosser Jr (The changing face of mainstream economics), que je trouve remarquable. C’est pour moi peut être l’article le plus clair et intéressant sur le sujet.

  2. j’adore l’argument de “Nous sommes face à un livre qui contient sa propre réfutation !”. Si on l’applique à la critique d’Orléan elle-même on arrive au même constat : elle n’est pas scientifique non plus car elle n’est pas publiée. Du coup elle n’a aucune valeur.

    Entre ça le fait de traiter quelqu’un d’ignorant en Épistémologie alors que rien n’indique qu’on soit plus compétent soit-même c’est à se demander si Orléan n’aurait abusé de 50 nuances de Grey pendant l’été. Aimer à ce point donner le bâton pour se faire battre, c’est suspect… :p

      1. Ah, merci, je vais lire ça ! La contradiction de qualité se fait rare…

        Je ne sais pas si tu as entendu le “débat” entre Cahuc, Zylberberg et Sterdyniak sur France Inter mardi matin, c’était une caricature…

  3. Non je n’avai pas vu, je viens de regarder ! Sterdyniak est vraiment à coté de la plaque, il à l’air complétement hystérique.

    Comme d’habitude les médias tombent dans le lieu commun qui consiste à faire un débat équilibré, exactement comme avec les climato septique. On invite un hétérodoxe et un Orthodoxe pou débattre, donnant l’illusion que le débat est 50/50.
    J’imagine que ça doit être un héritage de la disputatio très codifiée du moyen-âge qui nous pousse à adopter cette forme de débat, bien loin d’être représentative du positionnement des économistes en général.

  4. Bonjour,
    J’effectue ici une analyse de ta critique de l’article de A. Orléan. Je serais intéressé de poursuivre le débat en essayant de rester dans un cadre argumentatif rigoureux ; n’hésite pas à attaquer la forme de mon argumentation. Finalement, je précise que je n’ai aucune compétence en économie (ni en épistémologie).
    Les citations entre «» sont extraits de ton article, celles entre “” sont issues de l’article de A. Orléan. C&Z désigne Cahuc et Zylberberg.

    ==============================================

    Alors que M. Orléan, lui, il sait ! Peut-être car c’est écrit dans les étoiles ? En tout cas pas sur son CV, où ses domaines de recherche sont, je cite, “monnaie, finance, économie des conventions, économie cognitive”. Aucune trace d’épistémologie ou de philosophie des sciences.

    Ici tu effectues un renversement de la charge. C&Z prétendent démontrer que des travaux de chercheurs en économie sont en dehors du cadre de la science. C’est suprenant. Pour avoir une telle prétention, c’est à eux de faire la démonstration qu’ils sont certifiés – ou au moins qu’ils ont accompli un travail serieux de recherche en épistémologie.

    Le négationnisme économique n’est pas un ouvrage scientifique ! Vu le CV de ses deux auteurs, je pense qu’ils sont chacun en capacité de distinguer ce qui relève de l’essai de la publication scientifique – et clairement, Le négationnisme économique n’est pas une publication scientifique…

    Homme de paille. La remarque de C&Z ne s’applique pas uniquement aux ouvrages scientifiques ; en effet, ils parlent de “livres, même à gros tirage”. Cette prudence s’applique donc à leur livre. Par contre, l’argument de C&Z ne réfute pas leur propre livre : ils disent “en économie comme dans tout autre domaine”. Orléan en déduit qu’il peut étendre leur affirmation au domaine de l’épistémologie. Cette extension n’est peut-être pas légitime, car on pourrait dire que l’épistémologie n’est pas une science expérimentale.

    Rechercher “experimental economics” donne… 56.000 résultats sur Google Scholar. J’ai juste envie de répondre “LOL” – mais je suis un garçon bien élevé, alors je vais éviter.

    C’est un paralogisme. Pour le montrer, je vais faire une analogie (même si analogie n’est pas raison). Supposons que j’affirme ‘les mathématiques sont devenus de l’analyse fonctionnelle – la preuve : si je tape +functional analysis+ sur google scholar, je trouve 4 880 000 résultat’, c’est le même raisonnement, mais c’est extrêmement faux. Comment le prouver ? Je choisis une revue généraliste réputée, par exemple ‘Transactions of the American Mathematical Society’, et sur une année je regarde la proportion d’articles d’analyse fonctionnelle je trouve qu’il y en a 10%. Cela ne prouve évidemment pas que 10% des travaux en mathématiques relèvent de l’analyse fonctionnelle, pour cela il faudrait effectuer une meta-analyse beaucoup plus poussée ; mais c’est suffisant pour conclure raisonnablement que les mathématiques ne sont pas devenues de l’analyse fonctionnelle.

    Je commetrais un homme de paille si je ne relevais pas que tu précises «oui, l’économie est devenue pour PARTIE une science expérimentale.». Sauf que l’on peut raisonnablement affirmer que C&Z affirme quelque chose de beaucoup plus fort. Ils écrivent en épilogue :

    CZ : L’économie est devenue une science expérimentale (en italique), et, à ce titre, elle a beaucoup à nous apprendre. Tel est le message que ce livre voulait transmettre tout au long de ses pages. Et comme toute science expérimentale, l’économie a pour but de mettre en évidence des relations de cause à effet.

    Le syllogisme est le suivant : économie moderne =science expérimentale, or science expérimentale=création de savoir épistémique donc l’économie moderne donne des résultats que l’on ne peut pas raisonnablement remettre en cause, sauf à être un négationniste. L’affaiblissement de la prémisse est un affaiblissiment de l’argument principal de C&Z. On aurait alors l’impression, comme l’écrit Orléan que c’est fait “dans le but de recueillir les puissants bénéfices réputationnels que produit l’identification aux sciences exactes”.

    Encore faut-il le démontrer. Et Orléan n’y arrive pas à cause de la la confusion expérimentateur/théoricien – que tu relèves plus loin – qui consiste à croire que parce qu’on parle de science expérimentale, on ne fait que des expériences (l’analogie avec la physique marche bien). La méthode d’Orléan est mauvaise, il faudrait vérifier si les articles de Cahuc citent des articles d’économie expérimentale (non pas si ils en sont).

    Pourquoi seulement l’American Economic Review, alors qu’il existe des revues comme, je ne sais pas moi, Experimental Economics, Games and Economic Behavior ou encore le Journal of Economic Behavior and Organization qui pourraient (notez l’usage du conditionnel) contenir davantage de travaux expérimentaux – et qui sont par ailleurs de très bonnes revues ?

    Orléan argumente avec C&Z “au cœur de la production de la connaissance la plus orthodoxe qui soit”. Ici Orléan utilise une figule rhétorique un peu douteuse en retournant un argument (même si c’est très agréable à faire), ce n’est pas parce que C&Z le disent que c’est vrai. Voici le bon argument, d’après Wikipédia, c’est ‘l’une des revues les plus prestigieuses en sciences économiques’.

    Prendre des revues spécialisés en économie expérimentale n’a aucun sens. Pour reprendre l’analogie que j’ai développée plus tôt, je ne vais pas choisir pour tester mon hypothèse ‘Les mathématiques sont devenues de l’analyse fonctionnelle’ le ‘Journal of functional analysis’. Il faut une révue généraliste. Comme le précise le site de la revue ‘The American Economic Review is a general-interest economics journal.’. Le choix est donc judicieux.

    Pourquoi seulement 2013 ? Qu’est-ce qui nous dit qu’en 2013 il n’y aurait pas eu, pour des raisons totalement aléatoires, moins (ou plus, d’ailleurs) de publications mettant en œuvre des expériences naturelles dans l’American Economic Review ?
    (en outre, j’aimerais savoir quels termes exact il a recherché, et dans quelle base de donnée bibliographique. Reproductibilité scientifique élémentaire quoi !)

    Orléan aurait en effet pu avoir un propos plus nuancé et pousser son analye plus loin. On pourrait imaginer un protocole pour évaluer quelle est la proportion d’article d’économie expérimentale sur une selection de revue réputée, l’évolution au cours des derniers années, le nombre de citations… (etc) Mais c’est un renversement de la charge. C’est à C&Z de démontrer comme ils l’affirment «L’économie est devenue une science expérimentale»

    Toutefois, prétendre sur une exploration de la littérature aussi limitée que “[la] méthode [expérimentale] est loin d’avoir révolutionné la discipline“, n’est-ce pas un peu contradictoire pour quelqu’un qui reprochait en début de texte à Cahuc et Zylberberg de parler d’épistémologie alors qu’ils “n’y [connaissent] rien” ? N’est-ce pas un cas où l’on ne s’applique pas à soi-même ce que l’on exige chez les autres ?

    Je suis d’accord.

    Avant que l’on me tombe dessus pour cette remarque, notez que je pose naïvement la question !

    Je n’y crois pas trop 😉

    Cela dit, j’ai généralisé à peu de frais sa recherche pour faire sauter une partie de ces problèmes d’échantillonnage : si l’on cherche “natural experiment economics” dans Google Scholar, on a 60.000 références qui sortent. Je crois que cela suggère vraiment que la méthode expérimentale n’a aucune influence sur la discipline !

    Homme de paille. Orléan ne prétend pas que l’économie expérimentale n’existe pas. Néanmoins, je suis d’accord qu’il ne fait pas la démonstration de l’affirmation plus faible que “[la] méthode [expérimentale] est loin d’avoir révolutionné la discipline”.

    L’argument d’autorité – oui, encore !

    Je suis d’accord avec ton argumentation dans cette partie. Par contre, je n’appellerais pas ça un argument d’autorité, mais si ça y ressemble. C’est plus profond : comme tu le montres à juste titre, c’est une confusion conceptuelle.

    L’argument utilisé par Orléan me semble vraiment très faible

    Dans la lignée de mon précédent comment, c’est même pire que ça.

    En tant que “praticien” (entendez par là, chercheur qui utilise les outils de la science économique au quotidien), je trouve leur argument loin d’être idiot.

    Argument d’autorité non-légitime. En effet, ce n’est pas parce qu’un thérapeute quantique est un ‘praticien’ qu’il peut faire autorité quand à la viabilité scientifique de sa méthode.

    Un débat avec un hétérodoxe ? Si seulement…

    Dans cette partie tu donnes ton avis, je n’ai pas grand’chose à commenter.

    ==============================================

    Conclusion

    Si on enlève les parties que tu incrimines dans l’article de Orléan, il reste quand même de la matière. Il faudrait peut-être encore pousser l’analyse de sa tribune plus loin pour la déconstruire ?

    1. C’est un vieil article, mais certaines de tes remarques sont très intéressantes. Je vais répondre à certaines. Je me suis permis de remettre un peu ton commentaire en forme, pour augmenter sa lisibilité. Il faut que je trouve un moyen de rendre plus puissante la rédaction des commentaires…

      Ici tu effectues un renversement de la charge. C&Z prétendent démontrer que des travaux de chercheurs en économie sont en dehors du cadre de la science. C’est suprenant. Pour avoir une telle prétention, c’est à eux de faire la démonstration qu’ils sont certifiés – ou au moins qu’ils ont accompli un travail serieux de recherche en épistémologie.

      Homme de paille. CZ ne prétendent pas être épistémologues, être qualifié pour apporter des arguments dans le débat est un argument d’autorité. C’est Orléan qui leur fait ce reproche, j’ai du mal à voir un quelconque renversement de la charge.

      Je commetrais un homme de paille si je ne relevais pas que tu précises «oui, l’économie est devenue pour PARTIE une science expérimentale.». Sauf que l’on peut raisonnablement affirmer que C&Z affirme quelque chose de beaucoup plus fort.

      Je pense que c’est la critique principale que l’on peut faire à leur ouvrage (j’y reviendrai plus loin).

      La méthode d’Orléan est mauvaise, il faudrait vérifier si les articles de Cahuc citent des articles d’économie expérimentale (non pas si ils en sont).

      CZ ont écrit un manuel d’économie du travail qui fait référence, Labor economics. Il est bourré de références à des papiers expérimentaux. Preuve, clairement, que sans être eux-mêmes des expérimentalistes ils connaissent (au moins une partie de) la littérature.

      Comme le précise le site de la revue ‘The American Economic Review is a general-interest economics journal.’. Le choix est donc judicieux.

      Oui et non. Certes, l’AER est l’une des revues les plus centrales de la discipline, et ne pas l’intégrer dans une étude méta sur l’économie expérimentale serait un non-sens. Mais cette revue a aussi des limites – une qui me vient en tête : elle est parfois à la traîne, sur certains sujets “de niche” des publications importantes peuvent lui passer sous le nez. J’en ai une en tête qui a donné un Nobel en 2011… À la rigueur, on pourrait presque retourner l’argument d’Orléan contre lui-même : compte tenu du caractère scientifiquement “conservateur” de l’AER, 4% peut s’apparenter à un minimum.

      Surtout, l’AER elle n’est pas la seule grande revue d’économie. Je pense qu’Orléan a fait un peu de cherry-picking, en tout cas son argument me paraît trop faiblement justifié pour prétendre apporter un élément de preuve suffisant.

      Pour les remarques sur les revues spécialisées en économie expérimentale : je suis à moitié d’accord. Certes, en soi elles ne permettent pas de conclure, mais mon argument était plutôt de dire que ces revues sont scientifiquement légitimes (et parfois meneuses dans leurs spécialités). Cela ne démontre pas le caractère expérimental de la discipline, cela suggère plutôt que l’économie expérimentale est a minima un champ très dynamique de la discipline.

      Mais c’est un renversement de la charge. C’est à C&Z de démontrer comme ils l’affirment «L’économie est devenue une science expérimentale»

      Je suis d’accord, et là-dessus je continue à penser que c’est un point faible de leur ouvrage (ce qui ne veut d’ailleurs pas dire que leur argument est faux).

      Argument d’autorité non-légitime. En effet, ce n’est pas parce qu’un thérapeute quantique est un ‘praticien’ qu’il peut faire autorité quand à la viabilité scientifique de sa méthode.

      Homme de paille. Je ne dis pas qu’être praticien me permet de valider les arguments de CZ. Je dis plutôt “et pourquoi pas ?”. (À noter que depuis, je me suis un peu formé à l’épistémologie et à l’histoire de la pensée économique, je me considère donc comme un tantinet plus légitime aujourd’hui qu’à l’époque.)

      Il faudrait peut-être encore pousser l’analyse de sa tribune plus loin pour la déconstruire ?

      Je pense que la critique principale que l’on peut faire à CZ est double :

      1. sans dire que les expériences naturelles n’ont pas eu d’influence sur la discipline, je pense qu’ils en surestiment la portée réelle. Je reconnais cependant que dans certains champs (par exemple… l’économie du travail, leur spécialité ?), cette dernière a pu permettre des résultats assez spectaculaires dans le tri des théories concurrentes. Mais ce sont seulement certains champs en particulier. J’en ai plein en tête où, pour l’instant, je vois mal comment on pourrait raisonnablement profiter d’expériences naturelles (faire des expériences de laboratoire oui, par contre)
      2. ils ne démontrent pas assez en quoi la discipline est effectivement devenue expérimentale. Cela dit, c’est une demi-critique car compte tenu de la prétention intellectuelle de leur ouvrage (qui n’est pas un ouvrage scientifique), je ne pense pas que leur argumentation soit invalidée. Il faudrait cependant que quelqu’un s’intéresse (par exemple quantitativement) à cette question. Je n’ai pas connaissance de travaux sur le sujet (ce qui ne veut pas dire qu’ils n’existent pas)

      ———

      Merci d’avoir pris le temps d’écrire ce commentaire, et tout le boulot de documentation que tu as mené ! J’apprécie de pouvoir discuter de ces questions dans un cadre serein, où je ne suis pas attaqué au prétexte que je serai un “orthodoxe” à la moindre critique que je fais (cf. certains commentaires assez gratinés sous la vidéo YouTube de mon passage dans la Tronche en Live…).

  5. Merci pour ta réponse aussi rapide ! Oui, la section commentaire de Youtube, c’est la lie de l’humanité. À propos de ton billet sur le décryptage des programmes et les promesses en politique, est-ce que tu connais le site luipresident.fr ? J’aurais d’ailleurs pas mal de commentaires à faire à ce sujet.

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